Jeté dans le monde

Chère Stéphanie, chère Mimi, 

L’histoire commence le lundi 25 avril, ma « due date »… J’avais rendez-vous avec mon gynéco. Pendant ces 4 dernières semaines, j’étais de plus en plus dilatée (à 4cm la semaine précédente), et mon médecin me parlait de plus en plus de me décoller les membranes. Je projetais d’attendre la 41ème semaine pour aider la nature de cette façon. Comme mon médecin semblait stressée par le fait de prolonger la grossesse (qui était normale jusque là, malgré mon grand âge de 35 ans), j’ai passé une échographie pour vérifier la quantité de liquide amniotique. Le liquide était normal, sauf que pendant les 5 minutes de l’échographie, nous avons vu un petit cœur qui battait à 80/min, n’accélérant pas malgré les stimulations … Vraiment trop lent. 

Direction la « salle de procédure » pour faire un monitoring de 20min. Celui-ci était normal. Mais à cause de ces 5min à 80/min, j’ai accepté de la laisser décoller mes membranes (après de nombreuses discussions téléphoniques avec mon mari). Nous nous sommes également mises d’accord sur le fait d’aller à l’hôpital (UTSW Clements) pour faire un monitoring plus long, de 2 heures. Je suis donc rentrée à la maison où j’ai rejoint mon mari. Nous avons déjeuné (léger sur les recommandations du médecin), puis nous sommes allés à l’hôpital où nous sommes arrivés vers 14h. 

Deux heures plus tard, le monitoring était strictement normal. J’avais quelques crampes, mais rien que j’aurais pu appelé contraction (du moins selon ce qu’on nous a enseigné durant les différents cours de préparation à la naissance). Pourtant l’infirmière les appelait « contraction » sur le monitoring, et j’ai signé les papiers d’admission avant même de voir un médecin ou une sage-femme. Quand le gynéco de garde m’a examiné vers 16h, j’étais dilatée à 6cm (contre 4,5 à 11h). Elle a déclaré le travail officiellement commencé. Je devais rester à l’hôpital. 

Nous y voilà …. J’étais encore souriante, avec quelques crampes. Au moins je n’étais plus accroché en permanence au moniteur, « seulement » 15min toutes les heures. J’ai donc essayé de rester verticale, mais à l’intérieur de la chambre (ma jolie chemise d’hôpital jaune qui dit « je suis à risque de chute » m’a rendue timide). Avec mon mari, nous avons dansé sur de la musique, nous étions amoureux et complètement excités… J’ai utilisé une balle de naissance de l’hôpital. Pourtant, mes crampes n’étaient toujours pas des contractions, je ne savais pas quand elles commençaient ou quand elles finissaient … C’était très étrange, voire irréel. 

A 20h, la sage-femme qui ferait l’accouchement m’a examinée. J’étais seulement à 7cm. J’étais satisfaite, partant de pas de travail à 14h, arrivant à 7cm de dilatation à 20h, préparée que j’étais à un travail de 24h … Elle n’était pas contente de ce résultat. 1cm de 6 à 7 en 4heure n’était pas assez rapide pour elle. Elle a commencé à me parler de rompre la poche des eaux, de perfusion d’ocytocyne, etc … Je précise que tous les monitorings étaient complètement normaux (plus de rythme à 80/min du tout), et qu’un projet de naissance précisant que je ne souhaitais pas de médicament, que je souhaitais éviter de rompre la poche des eaux et de rester couchée sur le dos pendant la poussée, était scanné dans mon dossier médical. 

Elle m’a donc « envoyée » marcher dans les couloirs plutôt courts du service.  J’avais 1 à 2heures pour faire progresser le travail… Imaginez-moi marcher, les yeux fermés, guidée par mon mari. Je me répétais à moi-même que j’étais prête pour avoir ce bébé, que mes contractions pouvaient commencer à ce point. Je parlais aussi à mon bébé, en lui disant qu’il pouvait venir à présent, que nous étions tous prêts. Et quand une contraction était un peu plus forte, je m’accrochais autour du cou de mon mari en attendant qu’elle passe. 

Et ça a marché, un peu. J’ai perdu la notion du temps après ça. Les contractions étaient réelles, toujours moyennes d’après l’infirmière. Apparemment j’ai été réexaminée vers 1h. Dilatée à 9cm … De nouveau, je suis contente de faire progresser les choses, même si les contractions devenaient de plus en plus difficiles. De nouveau, la sage-femme m’a expliquée qu’à cause du « coussin d’eau » à la tête du bébé, cela prendrait trop de temps d’attendre la dilatation et l’effacement complets. Déjà très fatiguée, j’ai (nous avons) accepté de rompre la poche des eaux (j’ai fait tout mon possible pour éviter la perfusion d’ocytocine, convaincue de ne plus pouvoir gérer la douleur dans ce cas). Je me rappelle la sensation de liquide chaud qui sortait à chaque contraction, très étrange. Je me rappelle aussi que la douleur devenait de plus en plus intense à chaque contraction. Les contractions sont devenues quasiment continues, sans vraie pause entre chaque. Il était de plus en plus difficile de rester « verticale »,  du coup je suis restée beaucoup allongée sur le côté, et un peu à quatre pattes sur le lit (rappel pour tous : à quatre pattes sur le sol dur de l’hôpital est très difficile). Je me rappelle mon mari me disant (en Français) : « Mimi dit qu’il faut changer de position toutes les demi-heures ». Je me rappelle essayer les différents types de respiration, notamment la « humming-breath », la respiration « bourdonnante / fredonnante » (celui qui trouve une meilleure traduction, je suis preneuse), mais c’était plutôt comme un grognement, voire à la fin une « respiration criante ». 

J’avais froid, tremblant de tout mon corps, et la minute d’après j’avais chaud, toujours tremblante. Cette phase était intense. A cause du tremblement, je ne pouvais pas me détendre entre les contractions, et j’ai vomi 2 fois (sexy mama !). Je commençais à dire à mon mari que je n’y arriverais pas sans péridurale (c’était le contrat : accoucher « naturellement » jusqu’à ce que ce ne soit plus tenable). Bien préparé par les cours de préparation à l’accouchement naturel, il m’a encouragée à continuer durant cette phase : « Encore 10 contractions  chérie ». Je n’en pouvais plus. J’avais envie de pousser, mais sans cette sensation intense et urgente que les femmes décrivent. Je savais qu’il n’était pas assez bas pour pousser. Quand j’ai été réexaminée, j’étais dilatée à 10cm, mais personne ne m’a dit s’il était haut ou bas … Ils m’ont juste dit que je pouvais pousser si je voulais. Et je l’ai fait … Pour aider la gravité, l’infirmière a positionné le lit en mode « vertical », pour que je sois comme assise au bout du lit pour aider bébé à descendre. 

Puis j’ai vu entrer 5 ou 6 personnes dans la chambre, préparer le matériel pour l’accouchement et le bébé. Une aide pour la sage-femme, une infirmière pour le bébé et … Trop de gens pour savoir leurs rôles … 

Bien sûr, comme non-écrit dans mon projet de naissance, j’ai poussé sur le dos. J’étais épuisée et m’endormais entre chaque contraction. J’étais aussi tellement épuisée que je ne comprenais plus la sage-femme (qui utilisait des mots tellement bizarres que même mon mari Américain mettait du temps à comprendre) … Mais mon mari a fait un super travail de traduction, debout à mes côtés, toujours en m’encourageant à chaque contraction. 

 

Je ne sais pas combien de temps j’ai poussé. Peut-être 2 heures ? C’était tellement douloureux, ça brûlait en bas. J’ai essayé de ne pas bloquer ma respiration pendant les poussées, mais c’était inefficace pour faire sortir bébé. Alors j’ai bloqué ma respiration … Et au milieu de tous mes cris, de tous ces gens faisant je ne sais quoi avec des mots que je ne comprenais plus … Mon bébé est arrivé. D’abord sa tête. J’ai entendu mon mari dire « je peux voir sa tête, continue comme ça chérie ». Après une énorme sensation de brûlure, j’ai compris que je devais arrêter de pousser. Ensuite j’ai senti mon bébé sur mon ventre. Il était vivant, il pleurait, chaud et humide. « C’est mon bébé, c’est moi qui l’aie fait » ont été mes mots. Mon mari était sans mot… Je voulais calmer mon bébé pour qu’il arrête de pleurer, mais une infirmière l’a frotté en me disant qu’elle voulait qu’il pleure pour qu’il expulse le reste de liquide amniotique de ses poumons…  Nous étions très loin de la vidéo du Dr Leboyer « Une naissance sans violence ». 

Mon mari a coupé le cordon quelques minutes après. Mattias Frederic était né à 5h02 le 26 avril. 

Et cette première heure … Oui, nous avons fait du peau à peau. Oui, j’ai donné le sein à mon fils. En fait, il a littéralement été mis sur mon sein par l’infirmière. Pendant ce temps, j’étais recousue d’une déchirure du périnée. Et je peux vous le dire, ce n’est pas facile de trouver une position qui marche satisfait en même temps une tétée et la suture d’une déchirure périnéale… Je sentais la sage-femme toujours pressée de réparer la déchirure. Est-ce que je saignais (une raison médicale d’être pressée) ? Je ne sais pas si elle a entendu ma question, mais elle n’y a jamais répondu. 

Ensuite Mattias a été mesuré (3500g pour 51cm), injecté avec de la vitamine K, et ses yeux ont été instillés avec un antibiotique … Comme tous les bébés de cet hôpital … Mais j’ai tout ressenti avec tellement de violence … 

 

Au début, je me sentais comme une guerrière qui a gagné sa bataille. Puis ensuite j’ai repensé de plus en plus à la violence qui n’était pas du tout « naturelle » … A toutes les interventions qui ont eu lieu et que je n’ai pas toujours comprises. Je ressentais tout cela comme irréel. Je savais depuis le début que la réalisation de notre projet de naissance dépendrait beaucoup de l’équipe de garde de cette nuit là … Mais à la fin, cette naissance n’était pas comme je l’aurais souhaitée. 

 

Je pourrais aussi raconter comment nous avons été cambriolés le 27 avril, pendant que nous étions encore à l’hôpital, comment nous avons été renvoyés à la maison « normalement » à 48h de vie avec une jaunisse débutante qui a justifié une photothérapie à domicile dès le lendemain (un petit lit-lumière très inconfortable sur lequel le bébé doit passer un maximum de temps)… Je suis médecin en France, et je sais que tout était normal / ok d’un point de vue médical. Mais si rapide, violent, accablant du point de vue du patient. 

 

Trois semaines plus tard, je pense que je suis sortie du baby blues, mon mari me rappelle comme je devrais être fière de ce que j’ai accompli ce jour-là. Je suis aussi très fière de mon mari qui a été mon inébranlable arbre pendant toute la nuit, et également durant cette première semaine compliquée. Et je commence finalement à trouver réel d’avoir un fils, d’être une maman qui aime son enfant du plus profond de son cœur.