Lettre à Elise

Je prends ma plume électronique ce matin du vendredi 26 janvier 2018. Elise a 9 jours aujourd’hui… Et je vais essayer de raconter sa venue au monde. Forcément il y aura quelques comparaisons avec la naissance de Mattias… Deux expériences complètement différentes, et tellement complémentaires. 

 

Cette grossesse, j’ai été accompagnée par Stéphanie, sage-femme belge, à distance, qui m’a aidé à cheminer sur mon chemin de femme. A poser mes peurs, à préparer mes ressources face à ce qui pouvait se passer, à me reconnecter à mes émotions, mes souhaits, mes besoins. A exprimer tout cela, à partager avec mon mari et ma sage-femme américaine. 

J’ai donc choisi d’accoucher dans une maison de naissance, pour avoir un accouchement « naturel » respecté et ne pas dépendre de qui sera de garde ce soir là (avec la loterie « donne ta définition de naturel »). Avec Brenda la sage-femme, et théoriquement ses étudiantes… 

 

Donc le 17 janvier, Mattias a eu une nuit correcte. Je me suis réveillée vers 4h du matin. Pour faire pipi ? Parce que Mattias a fait un peu de bruit dans son lit ? Je ne sais plus. Je suis restée entre 2 sommeils, et vers 5h du matin, j’ai senti des crampes arriver. Je les ai appelées des mini-contractions. Elles revenaient, pas très douloureuses, pas très fortes. Je me rappelais celles que j’avais au début de mon premier accouchement, à l’hôpital. Que l’infirmière et la sage-femme qualifiaient de pas suffisamment fortes. Qu’elles voulaient stimuler avec pleins de moyens pas très naturels (d’où « donne ta définition de naturel »). Alors je me suis dis ce matin là que c’était pas l’heure. Mais c’était là.
J’ai préparé le petit-déjeuner, le pique-nique de Mattias pour la crèche, j’ai ramené Mattias a la crèche. Et puis je suis rentrée. Enfin seule après 5 jours avec mon garçon à la maison, pour fièvre, pour week-end, pour lundi férié Martin Luther King Jr, pour mardi « on craignait le mauvais temps et la glace mais il fait juste froid ». Mercredi peinard. Je prévois plein de sophrologie (il me reste 2 séances à découvrir), colorier l’affiche avec les différentes positions de l’accouchement… Un gros programme rien que pour moi. Mais quand je rentre et que je me retrouve seule, c’est un flot d’émotion qui arrive. Les mini-contractions sont toujours là, je suis émue, triste et un peu effrayée. Peut-être parce que je sens ce qui se passe, mais que je continue de me dire que ce n’est pas tout à fait l’heure. Comme ce livre que Mattias aime en ce moment : « It is not time for sleeping », phrase que le petit garçon se répète à chaque étape de la soirée, jusqu’à la dernière minute où il devient vraiment l’heure de dormir…
Vers 11h je commence à hésiter à prévenir la sage-femme, j’en parle à mon mari qui m’encourage à le faire. Il me demande s’il doit rentrer, et je lui réponds que non, pas encore. Pendant ce temps je fais de la sophrologie, une des deux séances qui me restait. Ça me détend, ça me calme. Je finis de colorier mon affiche. Je prépare plein de petites fiches pour mon mari, avec les phrases qu’il pourra me dire pendant le travail qui, c’est sûr va durer 24h… Et je complète la valise. Le maillot de bain de chéri pour qu’il m’accompagne dans la baignoire (j’aimerais pouvoir me détendre dans un bain chaud, avoir une de ces naissances dont j’ai vu la vidéo, dans l’eau). Un pyjama pour Mattias, parce que c’est sûr, ça va arriver la nuit et Mattias dormira dans la pièce d’à côté. J’étais prête pour 48h loin de la maison… 

A midi, j’ai mangé pour deux. Parce que j’étais stressée. Et toujours les mini contractions. Je commence à les chronométrer, à les monitorer. Elles durent 40 secondes, toutes les 6 à 8 minutes. Elles ne sont pas régulières donc, et elles ne durent pas encore 1 minute. C’est trop tôt pour aller à maison de naissance. Mais j’ai quand même prévenu la sage-femme que les contractions étaient toujours là. 

A 14h30, je prends la voiture (avec la valise dedans, on sait jamais), pour chercher Mattias à la crèche. Les mini-contractions sont un peu plus fortes, mais j’arrive à conduire facilement. A la crèche je marche doucement. Je sens que j’ai besoin de mon mari, même si j’arrive encore à lui dire que c’est pas tout de suite, mais que j’ai juste besoin de lui.
Quand je récupère Mattias dans sa classe, on me demande « c’est pour quand ? » et j’arrive à répondre que je sais pas, mais peut-être pour aujourd’hui… Je sais pas ce que j’ai donné à penser à tout le monde, mais en vrai je m’en fous. 

Mon mari est donc rentré vers 15h, un peu après nous. Depuis que nous sommes rentrés, les contractions deviennent plus fortes. Je commence à devoir me mettre à genou à m’appuyer, sur le canapé, sur le ballon de naissance…. Mattias trouve ça rigolo et vient contre moi. Pour l’instant, je gère. Je donne même la permission à chéri de prendre une douche. La sage-femme m’a rappelé, nous avons convenu de se donner des nouvelles dans 30 minutes (vers 15h15). Je continue de monitorer. Les contractions sont toujours de 40secondes, mais plutôt toutes les 3 à 5 minutes… Quand elle me rappelle à 15h15, chaque contraction est plus forte, je dois m’arrêter et me mettre à genoux. Il me devient difficile de parler anglais… C’est l’heure d’y aller, j’en conviens finalement. 

 

Le voyage de 15min est sportif pour moi, parce que assise à angle droit n’est pas génial pour passer les contractions. Mais heureusement que Waco est tout petit. Nous arrivons vers 15h45 à la maison de naissance. Je rentre dans la chambre de naissance. Cette chambre dont j’ai rêvé depuis un moment. Passer des heures longues de contractions avec mon mari qui serait mon arbre. Comme ces heures du premier accouchement. Chéri a prévenu sa mère, elle viendra pour prendre le relais avec Mattias, arrivée prévue d’ici 1h30 à 2h… 

Mes contractions deviennent franchement fortes. Je suis arrivée, tout le monde est prévenu, je commence enfin à lâcher le côté logistique des choses. Je suis prête à commencer mon voyage vers la naissance de notre 2ème enfant. Mattias est encore sur mes épaules pendant les contractions, mais là je le chasse, je n’y arrive plus.
Mais j’ai envie de faire pipi… Je me déplace péniblement vers la salle de bain. Elle est chauffée, il y a cette fameuse baignoire dans un coin. Je me mets sur les toilettes, et arrive la contraction suivante. Et me voilà cul nu, le pantalon sur les chevilles, à quatre pattes à côté des toilettes. Je sens la sage-femme qui m’aide à l’enlever. J’entends des phrases derrières moi : « que veux-tu porter ? » J’en sais rien, j’ai prévu un T-shirt, mais là j’ai chaud et froid en même temps, je n’arrive pas à lui répondre. J’ai chaud alors j’enlève le haut. Me voilà à poil dans la salle de bain. J’entends la sage-femme qui s’active derrière moi, elle prépare le matériel. Elle me dit que bébé arrive.
Mais je viens d’arriver à peine, c’est pas possible ! me voilà en train de toucher en bas, à l’intérieur. A ben oui, la tête dure n’est pas bien loin… Bébé est bientôt là… 
Je l’entends aller chercher Jameson qui est resté dans la chambre avec Mattias. Il doit « attraper le bébé ». Lui aussi est surpris d’être appelé si tôt, lui aussi s’imaginait un travail de longue haleine. Derrière moi j’entends Brenda qui explique à Jameson ce qu’il s’apprête à faire.

Moi pendant ce temps je passe les contractions une par une en « râlant ». En faisant des sons graves. En pensant à cette affiche qui rappelle de garder les lèvres molles, j’entends Stéphanie qui durant la sophrologie me rappelle d’être complètement détendue à part mon utérus qui se contracte. Je le rappelle que je m’ouvre. Je me balance un peu, j’au aussi cette contraction où me revient l’image de cet éléphant qui balançait rythmiquement son arrière train et où j’ai fait la même chose. Je faisais le passage à mon bébé à travers mon bassin. Je me voyais de l’extérieur, une contraction après l’autre. 

Et puis « splash ». La poche des eaux qui s’est rompue. Je suis surprise et je crois que je pleure 30 secondes. Brenda me dit que tout va bien, de continuer comme je fais. Et le contractions sont de plus en plus fortes. Est-ce que j’ai envie de pousser ? Je sais pas, je ne crois pas, je sens mon corps qui pousse tout seul. Je crois que je pousse un peu avec lui, toujours à quatre pattes, à côté des toilettes, la tête devant la porte vitrée de la douche. Je sens que ça brûle en bas. Je me rappelle de cette sensation très pénible lors de mon premier accouchement. Je me rappelle aussi que c’était la toute fin. A chaque contraction je me sens distendue, grande ouverte. De plus en plus. Je n’en peux plus, mais je sais que je suis à quelques contractions, que cet enfant va sortir, quoi qu’il arrive, que je peux le faire. Je sais ce que je dois faire. Je continue. Je suis dan mon monde. J’entends les paroles autour de moi, je réponds vaguement, en français… Heureusement que mon traducteur attitré était avec moi. Et je l’entends me dire qu’on voit la tête. Je le sens… Je sens la tête sortir, le corps encore dedans. Et puis je sens une épaule peut-être, et puis « plooup » tout le corps glissant qui sort de moi. Et le premier cri. Je vois de loin cet enfant, avec son cordon. Je prends quelques instants pour pleurer, de soulagement. J’ai réussi, je l’ai fait. Sans qu’on me dise quoi que ce soit, je l’ai fait. 

Et puis j’entends mon mari qui dit « ton bébé ». Et je le prends entre mes jambes, le porte sur ma poitrine, tout chaud, tout collant de vernix, avec le cordon bleuté. On m’aide à m’allonger sur le dos, je tremble comme une feuille, et je continue de pleurer (et de l’écrire les larmes me montent encore aux yeux). J’ai vu que c’est une fille. Une fille ! C’est Elise ! Elle est sur ma poitrine, elle a crié un peu et puis s’est rapidement calmée. Il est 16h45, nous sommes là depuis à peine 1h. Et elle est déjà là. Je l’aide moi-même à trouver le chemin de mon sein. Sans se presser. 

Pendant ce temps je sens une nouvelle contraction, la drôle d’impression du placenta qui sort. Et les quelques phrases rassurantes de Brenda. Pas d’hémorragie, bébé respire bien… Je tremble encore, complètement secouée par les heures précédentes, Elise dans mes bras. Mattias nous rejoint, pas trop sûr de me voir pleurer avec ce bébé dans les bras, mais avec un sourire joyeux et malicieux sur les lèvres. Mon mari coupe le cordon qui s’est arrêté de pulser. Mon bébé est autonome. 

Après un certain temps, j’arrive à me lever pour retrouver la chambre, son grand lit. J’essaye de me réchauffer. Dehors il fait -10°C, la chambre est bien chaude, mais je tremble encore beaucoup. Sur la cheminée, mon mari avait mis la petite statuette d’ange blanc, qui me sert d’objet neutre d’apaisement pendant les séances de sophro. Et à défaut de m’apaiser pendant le travail, elle va m’aider à atterrir après l’accouchement. A me calmer, à me réchauffer, à découvrir plus doucement mon nouveau bébé, Elise. 

Ma belle-mère est arrivée. Mattias me rejoint sur le lit, et il me voit nue en haut. Et ça le fait rire. Et ça nous fait tous rire. Je tremble un peu moins. J’arrive finalement à atterrir.
Pendant que tout le monde est là, je confie Elise à son père, et je vais, enfin, faire pipi, me laver, vérifier que la déchirure du périnée que Brenda a vue est vraiment petite et ne nécessite pas de suture.
De retour au lit, je me réchauffe vraiment. Ma petite famille est partie à la maison pour coucher Mattias, il est déjà 19h. Et mon mari revient avec un dîner que nous prenons en amoureux, avec notre nouvelle fille. Le temps de faire les papiers d’état civil, de vérifier que je vais toujours bien. Et après 3-4 heures, j’ai le feu vert pour rentrer à la maison. Avec Elise, 3090g et 51cm. Dans le froid glacial et si inhabituel de cet hiver 2018 à Waco. Nous avons retrouvé ma belle-mère à la maison. Nous allons rapidement nous coucher, mais je suis encore trop excitée … Le sommeil ne vient pas tout de suite… C’est le début d’une nouvelle vie à quatre. Après une journée où j’ai été femme. Mon corps savait quoi faire et il l’a fait. 

Elise dort beaucoup depuis sa naissance, ne pleure presque pas. C’est étrange après s’être occupé de Mattias. Mon mari m’a rappelé qu’à sa naissance il a pleuré fort, que j’ai dit que je voulais juste le calmer contre moi, et l’infirmière de lui frotter le dos avec sa serviette en disant « mais nous voulons qu’il pleure, pour éliminer le liquide de ses poumons » … Et bien il a pleuré, ça c’est sûr, et il pleure encore. Quelle gratitude envers cette équipe de la maison de naissance pour cette naissance respectée, « naturelle ».